Les Augerolles

        Le meurtre d'Antoine d'Augerolles et de
son fils Jean
    ce samedi de Pâques du 31 mars 1584.

 

Quelles ne furent ma tristesse et ma déception lorsque je voulus étudier la dramatique confrontation entre Aymar Durgel de Saint-Priest, seigneur de Saint-Etienne et Antoine d'Augerolles de Saint-Polgues, seigneur de Roche-la-Molière ! J'imaginais déjà une lutte pique, telle celle de Roland face à Olivier ou d'Achille contre Hector : du choc des épées jaillissent des gerbes d'étincelles, les écus de solide acier fendus en deux sous la violence des coups, des héros magnanimes cessant le combat pour permettre à l'adversaire de récupérer une lame...

Que nenni, que nenni. De cela, rien du tout.. Mais que sont devenus les combats et la chevalerie des neiges d'antan ?

    Pourtant au début, selon les dires de plusieurs témoins de l'époque, tout semblait devoir se dérouler à merveille. En effet, on rapporte qu'Antoine d'Augerolles aurait marché droit sur Aymar Durgel et, brandissant son épée, aurait proféré ces mots cruels :
«Ès voleurs qui sont à ma terre ! »
Ce à quoi le seigneur de Saint-Etienne aurait répliqué :
« C'est comme tu as dit que je ne me oserois présenter devant toi ! »

Ah, les belles insultes, les beaux tutoiements ! Que cela était prometteur. Tiens, à tout faire, il vaudrait peut-être mieux que je m'arrête ici. Ainsi chacun pourrait imaginer à sa guise les actes de bravoure qui allaient naturellement succéder aux invectives...

Non, non ! Ça serait trop injuste. Finalement, il n'y a pas de raison pour que vous aussi ne soyez pas confronté à la dure et triste réalité des choses. Vous aurez beau crier merci - peu me chaut-, je ne vous ferai point grâce de la vérité vraie... tout au moins de ce que nous en connaissons – ou ce que nous supposons être.  

    Il convient d'abord de replacer ce dramatique fait divers dans son contexte historique. En 1584, le royaume de France est ruiné, ravagé par les guerres de religion. Cela fait maintenant 10 ans que Henri III a succédé à son frère Charles IX mais il n'a toujours pas réussi à rétablir l'autorité royale. Des puissances étrangères, en l'occurrence l'Espagne de Philippe II côté catholique et l'Angleterre côté protestant, se sont ingérées dans le conflit et tentent d'en tirer profit.

Le Forez s'est montré assez imperméable aux idées de la Réforme et il est resté très majoritairement catholique, ce qui ne l'a pas empêché d'être touché par les troubles ainsi que toutes les autres provinces du Royaume. Les seigneurs du Comté, avec à leur tête
Anne d'Urfé, le bailli du Forez, se rangèrent dans l'armée ultra catholique de Jacques de Savoie, duc de Nemours puis rejoignirent les rangs de la Ligue commandée par le Duc de Guise.

Cela n'empêcha pas, bien au contraire, les incursions huguenotes. Tandis que les seigneurs guerroyaient hors du comté, Montbrison, Saint-Etienne, Feurs, Montrond-les-Bains... furent investis tour à tour par le seigneur de Sarras, le chevalier Poncenat, le baron des Adrets, l'amiral de Coligny... et autres chefs protestants. Pourtant, les atrocités commises par les huguenots ne surpassent en rien celles perpétrées par l'armée du Duc de Nemours dans laquelle s'illustrèrent Augerolles et Saint-Priest. C'est que ces deux seigneurs, du même parti ultra-catholique, étaient loin d'être des anges de douceur. En 1575 le bailli du Forez confia le commandement des milices catholiques du Roannais à Antoine D'Augerolles tandis qu'Aymar Durgel était nommé à la tête du quartier « de là des bois », c'est à dire Bourg-Argental ainsi que tous les territoires se situant de l'autre côté du col de la République.

Si les atrocités commises dans le Roannais par les troupes du bailli du Forez sont antérieures à cette date (en 1568, les troupes du seigneur de Saint-Chamond et de Claude d'Urfé s'emparèrent de Changy, pillèrent ville et château, sortirent de son cercueil le corps du chef protestant, le chevalier Poncenat pour l'exhiber sur la place publique), Augerolles, seigneur de Saint-Polgues, finit le travail et nettoya la région d'Ambierle, Renaison ainsi que les franges du Bourbonnais de toute trace de protestant.

De son côté Saint-Priest avait en charge un secteur beaucoup plus difficile car il se trouvait face à Annonay, ville totalement acquise à la Réforme. Il se plaignit plusieurs fois au bailli du Forez de son manque de moyens car l'insuffisance de ses troupes ne lui permettait pas d'attaquer « cet abcès hérétique ». En désespoir de cause, il se retourna contre un autre fief huguenot, la région du Chambon sur Lignon. Là, il sut montrer toute l'étendue de sa stratégie.

Après la prise de Tence en 1575, il assiégea le château de Saint-Pal de Mons dans lequel les protestants s'étaient réfugiés. L'assaut du château s'avéra beaucoup plus difficile que prévu. De bonnes murailles, des défenseurs aux créneaux, de l'eau à volonté... Il fallut donc négocier. Les huguenots se rendirent à condition de pouvoir sortir « vies et bagues (bagages) sauves ». Qu'à cela ne tienne, Saint-Priest, faisant fi de sa promesse, ordonna d'exécuter les assiégés qui avaient pourtant tous déposé les armes. Toutefois il amena six d'entre eux en son château. Il les fit torturer et démembrer puis ordonna de porter les corps mutilés sur une charrette à la place publique de Saint-Etienne afin d'effrayer ceux qui auraient pu être tentés par la religion « dite réformée ». Selon d'autres sources, il les aurait fait amener vivants à Saint-Etienne et les aurait livrés à la populace qui les aurait massacrés pour se venger de la frustration endurée lors de l'occupation de la ville par les troupes de Coligny.

Quoi qu'il en soit, une chose est sûre, les Durgel n'étaient pas de tendres agneaux ! Je dois cependant me montrer circonspect sur l'identité de celui qui perpétra ces exactions. Certains chroniqueurs les imputent à Aymar, d'autres à son frère Jean, le beau frère d'Antoine d'Augerolles. Tiens donc ! Alors ? Ils étaient parents, ces deux ébravagés ?
Certes oui. Sans parler du fait que la grand-mère d'Antoine d'Augerolles était une demoiselle Durgel de Saint-Priest, Jean Durgel et Antoine d'Augerolles avaient épousé les deux soeurs, Anne et Catherine de Chevrières, filles de Mitte de Chevrières, l'adjoint du bailli du Forez. Ce n'était rien que du beau monde, ces gens là, mais même dans la bonne société, tout un chacun n'est pas obligé d'apprécier le frère de son beau-frère ! Ah, les histoires de famille ! C'est souvent que cela finit en drame et cela ne date pas d'hier. Souvenez-vous de Caïn et d'Abel !

Comme toujours la guerre en Forez fut accompagnée de son cortège de malheurs. La peste, d'abord. En ces temps-là, on n'entrait pas dans les détails : on appelait peste toute maladie contagieuse létale qu'il s'agisse de peste véritable, de choléra, de fièvres hémorragiques, voire de grippes... Ainsi on rapporte dans les cahiers paroissiaux des différents bourgs et villes du Comté que l'épidémie fut pratiquement ininterrompue de 1522 à 1574. Elle s'arrêtait ici et reprenait un peu plus loin. Partout on fit appel à Saint Roch – avec plus ou moins de succès - pour venir à bout de la contagion. On croyait en avoir fini mais en 1584 la peste fit son retour à Saint-Etienne pour culminer en 1585 et 1586.
Triste période. D'autant que, pour couronner le tout, le ciel lui-même se mit de la partie. Un chroniqueur rapporte qu' « en l'an 1576, advint aux premiers jours de May de telles gelées aux bleds (aux blés) et aux vignes que l'année fut sans récolte. »

En 1584 – l'année de la mort des Augerolles – les inondations de la rivière Furan furent          « inouïes » et les eaux déchaînées dévastèrent la ville de Saint-Etienne, emportant les réserves de blé. Le pain devint hors de prix et la disette s'établit.

Face à de telles misères, le meurtre des Augerolles aurait dû passer pour un tragique fait divers sans grande importance. Que voulez-vous, un mort de plus ou de moins ne changeait guère les statistiques des carnages de l'époque... mais la notoriété des familles concernées, l'importance du rôle qu'elles tenaient dans le Comté et l'opiniâtreté des épouses acharnées à défendre leur renom et leurs biens, en firent un événement national qui toucha le sommet de l'État, entraînant même l'intervention du roi Henri III.

    Pourquoi tant de haine ? Pourquoi tant de violence ?

Il était de notoriété publique qu'Antoine Augerolles et Aymar Durgel n'avaient guère d'atomes crochus, c'est le moins que l'on puisse dire... et ce n'était peut-être pas un hasard si le bailli du Forez leur avait donné un commandement aux deux extrémités du Comté. On ne risquait pas ainsi de rencontres inopinées et fâcheuses. Tout aurait pu continuer ainsi longtemps dans le doux ronron du fracas des armes s'il n'y avait eu cette maudite paix de Fleix, signée le 26 Novembre 1580, qui mettait fin à la septième guerre de religion. Dans ce traité le Roi accordait la liberté de culte aux protestants et cela au grand dam des ultra catholiques qui ne pouvaient tolérer la présence des hérétiques.

Augerolles et Durgel sont renvoyés sur leurs terres et privés de guerre. Il leur est interdit de poursuivre le huguenot. Ils sont donc obligés de se replonger dans leurs activités domestiques et seigneuriales : l'oisiveté étant la mère de tous les vices, il faut bien s'occuper, tout de même. Dès 1582 ou 1583 Aymar Durgel déposa une plainte devant la Cour de justice du Comté envers Antoine Augerolles. Il l'accusait d'avoir spolié la seigneurerie de Saint-Priest d'une bande de terrain limitrophe sise en dessous de Saint-Genest Lerpt. Le lieutenant général du Forez, Jean Papon, enregistra la plainte et mit son jugement en délibéré en attendant d'avoir  plus amples informations sur le litige.

Le 27 juillet 1583, Antoine d'Augerolles écrit une lettre à Jean Papon (lettre que l'on a retrouvée dans les archives du château de Goutelas) dans laquelle il se plaint du tort que lui fait Aymar Durgel, sire de Sainct-Priestz.

« Monsieur ...
Mon procureur La Roere m'a donné advis que vous voulez besoigner, cependant qu'estes à Gouttelas, au faict de la descente qu'avez ordonné pour voir le trouble que m'a faict très mal a propos et sans aucun fondement le sieur de Sainct-Priestz en Gerais pour le faict
de nous limites en nous juridictions de Roche la Molière et Sainct-Priestz en Gerais. Je me fortifie tant de vostre bonne justice qu'il vous plaira me conserver en mon bien et de considérer le tort qu'on me faict.... »
Le contentieux sur les limites de seigneurie n'était pas simple à juger. Jean Papon aurait préféré que le règlement se fasse à l'amiable mais de cela il n'en était pas question. Les deux seigneurs, sûrs de leur bon droit, ne voulaient rien savoir.
Pourquoi un tel acharnement dans le but de s'octroyer non pas la propriété mais simplement la suzeraineté de quelques petits arpents de terrain assez peu fertiles ? Peut être la volonté des deux protagonistes à ne pas céder devant l'autre, à ne pas perdre la face.

Augerolles ne pouvait pas plier devant Durgel dont la seigneurerie était plus importante que la sienne. L'orgueil des deux seigneurs tient certainement une part importante dans l'envenimement du conflit. Pourtant je reste persuadé - bien que je n'en ai trouvé nulle part fait mention- qu'il existe une autre raison beaucoup plus terre à terre : l'argent. En effet, au XVIème siècle, les chefs militaires se devaient d'entretenir leur propre armée. Cela coûtait fort cher et les revenus féodaux n'étaient pas inépuisables. Or, il existait, dans la zone contestée, de nombreux affleurements de charbon, facilement exploitables par « perrières ».

C'était une bonne source de revenus car le seigneur, bien qu'il soit tenu à participer pour moitié aux frais d'exploitation, percevait alors 50 % des bénéfices. La paix de Fleix ne pouvait pas tenir longtemps, catholiques et protestants en étaient persuadés car, dès sa signature, elle avait été contestée par le duc de Guise. La guerre reprendrait à la moindre occasion et il fallait se tenir prêt en levant de nouvelles troupes. De fait le conflit reprendra le 18 juillet 1585 quand Henri de Guise imposera à Henri III la signature du traité de Nemours qui enlève tout droit aux protestants... mais les Augerolles ne connaîtront jamais cette reprise des hostilités.

Que s'est-il donc exactement passé le samedi 31 mars 1584 à deux heures de l'après midi au lieu dit La Rochette ? Une chose est sûre, les esprits des deux parties étaient fort échauffés car une formalité du procès était fixée au mercredi 4 avril mais il n'y a pas eu un grand duel à l'épée comme on les rencontre dans les romans de Chevalerie. Non, rien de glorieux, pas de haut fait d'armes, un simple règlement de compte plus ou moins sordide. Pour le reste nous ne savons pas vraiment comment s'est déroulée l'altercation car deux versions s'affrontent.

D'abord, la plus simple, c'est celle qui est donnée par Anne de Chevrières, l'épouse d'Antoine d'Augerolles. Elle fait déposer par son procureur, le sieur de La Roere, une procédure contre  « Aymar de Sainct-Priestz pour les homicides par lui commis de guest a pan. »

Elle explique que son époux Antoine d'Augerolles et son fils Jean, accompagnés de quelques familiers se dirigeaient vers l'église de Saint-Genest Lerpt pour assister aux vêpres (veille de Pâques). Il faut savoir que Roche-la-Molière était une seigneurie mais, du point de vue religieux, dépendait de la paroisse de Saint-Genest qui elle-même dépendait de la seigneurie de Saint-Priest... Les situations administratives ne s'illustraient pas toujours par la simplicité sous l'ancien régime ! Ils chevauchaient paisiblement lorsqu'ils tombèrent dans une embuscade (un guest a pan) tendue par le Seigneur de Saint-Priest et ses deux neveux, au lieu dit La Rochette.

Anne de Chevrières rejette l'entière responsabilité du dramatique incident sur Aymar Durgel. Elle en tient pour preuve que seuls son mari et son fils furent touchés alors que s'il y avait eu une « arquebusade » on aurait relevé des blessés et des morts des deux côtés.
Pour donner plus de poids à sa plainte, elle fait intervenir son père auprès du bailli du Forez.
Dans cette version des faits, apparaissent deux victimes innocentes : les Augerolles père et fils et des méchants, les Saint-Priest. Il faut avouer que la réputation sulfureuse d'Aymar Durgel ne plaidait guère en sa faveur. L'historien La Tour de Varan adhère parfaitement à ce scénario. Dans sa généalogie des Saint-Priest il écrit que « cet assassinat est navrant et ne trouve pas même une excuse » et que pour exécuter un tel acte il fallait à Aymar « un coeur des plus féroces qui avait dès sa naissance les instincts les plus pervers. »...
Difficile d'avoir un jugement plus négatif !

Anne de Chevrières et Adriane de Fogières, l'épouse de Jean Augerolles, « estèrent en justice pour crimes à main armée sur les chemins ». C'est la maréchaussée qui avait la compétence en la matière et sa réaction fut immédiate. Elle émit aussitôt un décret de prise de corps avec ajournement « a trois briefs jours ». Entre temps, la famille Durgel s'était réfugiée derrière les murs du château de Saint-Priest et la maréchaussée aurait été bien en peine de venir les déloger de derrière leurs hautes murailles.

Enfermés dans leur forteresse, les Saint-Priest ne restèrent pas inactifs. Ils envoyèrent leurs gens de longue robe (leurs juristes) devant la Cour de justice du Forez pour porter plainte contre le « defunct Antoine de Sainct-Polgue » qui les aurait agressés avec un pistolet et présenter leur propre compte rendu de l'incident : ils ont été obligés de se défendre sous peine d'être eux-même occis. Seul Antoine d'Augerolles est coupable, il les a agressés. Eux, ils n'ont rien à se reprocher, ils sont innocents, ils étaient en état de légitime défense...

 Malheureusement pour Aymar Durgel, ce ne fut pas la version retenue par la Cour de justice du Forez.
Toutefois, ce n'est pas par cette plainte dont le document n'a jamais été retrouvé que nous connaissons la version des Saint-Priest mais par les lettres de rémission accordée par le Roi Henri III. En effet, Aymar Durgel n'était guère optimiste quant à l'issue du procès qui allait lui être intenté et pour se mettre à l'abri des poursuites il fit appel à la grâce et à la protection du Roi. C'est sans doute le Duc de Guise, Henri le balafré qui s'est chargé de faire parvenir ces lettres de rémission au roi. En effet, sa famille était très liée à celle de Catherine de Polignac, l'épouse du seigneur de Saint-Priest.

Ces lettres de rémission ont été publiées par l'historien Testenoire-Lafayette dans son chapitre concernant Aymar Durgel. Celui-ci, dans sa lettre de demande de grâce, commence par mettre en doute l'impartialité du tribunal du Forez en insistant sur les liens de parenté des juges et des plaignants : « la veuve dudict Sainct-Polgue père assistée du sieur d'Urfé, proche parent dudict Saint-Polgue... » De nos jours, on parlerait de conflit d'intérêts...

Puis, les Saint-Priest y expliquent qu'ils étaient venus avec des juristes et des arpenteurs sur les lieux du litige sans aucune intention belliqueuse. Ils voulaient simplement que les « gens de longue robe » puissent étudier le contentieux avant la « formalité du procès » qui devait avoir lieu le 4 Avril. C'est alors que « feu de Sainct-Polgue aïant apercu de son dict chasteau ladicte compaignie et entendu que ledict Sainct-Priestz faisoit voir les dites limites à son conseil, de grande colère commanda à son fils Jean d'Ogerolle de monter a cheval et s'acheminer avec luy sur ledict lieu pour sçavoir à quelle fin ledict suppliant et d'autres gens estoient là... »

Selon eux Jean d'Augerolles, le fils, se serait montré très réticent à l'idée d'aller chercher querelle car il était inconvenant de se battre après avoir fait ses « Pacques ». (Là encore, les Saint-Priest contredisent la version d'Anne de Chevrières : les Augerolles avaient déjà fait leurs Pâques et ne se rendaient donc pas à l'église de Saint-Genest.) Mais le père, très en colère, lui intima l'ordre de le suivre ainsi qu'à quelques serviteurs.
Arrivé devant Saint-Priest, Antoine d'Augerolles, prononça les fameuses paroles : «Ès voleurs qui sont à ma terre ! »

« ... lors ledict de Sainct-Polgue qui voïoit son fils et sa suite approcher lascha sa pistole contre ledict Sainct-Priest mais ne fist feu que dans le bassinet.... Ledict suppliant voïant qu'il estoit suivi de son fils et de quatre ou cinq aultres qui venoient avec harquebuse en mesme intention ainsi qu'il est vraisemblable, pour se revancher tira sa pistole dont ledict sieur de Sainct-Polgue père fut atteint et blessé »

Pauvre Antoine d'Augerolles! Même pas capable d'avoir une arme en état de marche ! C'est quand même un comble pour un chef militaire...
Les Saint-Priest expliquent qu'alors Jean d'Augerolles et ses domestiques attaquèrent les deux neveux d'Aymar et que plusieurs coups de feu furent tirés des deux côtés à la suite desquels le fils Augerolles fut blessé à son tour. La conclusion qu'ils donnent de l'incident est très laconique :

« Et à l'occasion desdicts coups, ledict Sainct-Polgue père décéda le mesme jour et le fils quelques jours après.»

En fait, Antoine d'Augerolles, trop grièvement blessé, fut transporté dans la maison la plus proche, celle de de Jehan De Ville, à Vuns.
On ne sait s'il s'agit de la vieille ferme sur laquelle est gravée la « salamandre » de François 1er ou du château de Vuns réputé au XVIIIème siècle pour son faste et dont un proverbe rouchon disait : «Qui a vu Versailles a tout vu mais qui n'a pas vu Vuns n'a rien vu ! »

Nicolas Fromage, notaire royal (homme de longue robe), qui avait sans doute accompagné les Augerolles dans leur expédition, rédigea en présence de témoins le testament du seigneur de Roche. En voici quelques extraits qui concernent directement la seigneurie de Roche-la-Molière.

« Par devant Nicolas Fromage, notaire royal demeurant au Buisson, mandement de Roche-la-Molière, et en présence des témoingts cy apprès nommez, establi en sa personne hault et puyssant seigneur messire Anthoine d'Augerolles, chevalier de l'ordre du Roy, seigneur de Sainct-Polgues, Roche-la Molière et baron de Brunard en Bourbonnoys...
Que estant blessé d'un coup de pistolet au cousté gauche qui lui a été donné par Messire Aymard de Sainct-Priest, seigneur dudict lieu, près de la pierre Jacquemard... creignant d'être surprins de mort a faict son testament en la manière que s'en suit...

Il fait des donations à diverses personnes dont ses trois filles et sa femme « bien aymée », surtout :

Il « a institué son héritier universel noble Jehan d'Augerolles, son fils...
Dans le cas où il iroit de vie à trespas sans enfant... veult que les seigneureries de Sainct-Polgues et Brunard soient et appartiennent à Catherine d'Augerolles, sa fille, femme du seigneur de Champront et que la seigneurerie de Roche-la-Molière avec ses appartenances et despendances, soyt et appartienne à Françoise d'Augerolles, son aultre fille... »

Jean d'Augerolles, moins grièvement blessé, fut transporté au château de Roche-la-Molière mais son état empira rapidement et il fut bientôt contraint, lui aussi, le 7 avril 1584 de rédiger son testament, très probablement dans la pièce appelée actuellement le « salon orange ». Il mourut le lendemain, le 8 avril.

Dans son testament, il indique clairement – ainsi que son père l'avait fait avant lui - quel est son meurtrier : « blessé d'un coup de pistolet sur le cousté gauche sur la quatriesme coste, ainsi qu'il dict luy avoir esté donné par Pierre, bastard de Sainct-Priest, surnommé la Foulhieuse... » . Pour le reste, il confirme les dispositions qui avaient été prises par son père.

En conséquence, les seigneuries de Saint-Polgues et de Roche-la-Molière vont être dissociées et c'est Françoise, la fille cadette, qui va hériter du château de Roche-la-Molière.
Selon le souhait exprimé dans leur testament, Antoine et Jean furent inhumés tous deux dans la chapelle de Saint-Polgues, berceau de la famille Augerolles. L'inscription tumulaire suivante, qui rappelle leur souvenir, y est toujours visible : « Si gist messire Anthoine
d'Ogerolles, seigneur de Saint-Polgue, décédé le dernier jour de mars et noble Jehan d'Ogerolles son fils le 8e apvril, tous deux 1584. Requiescant in pace. »

La Cour de justice du Forez réagit promptement, sans doute aiguillonnée par Mitte de Chevrières, adjoint du bailli du Forez et beau-père de feu Antoine d'Augerolles. Guère plus d'un mois après le « guest a pan », le « Prévost des maréchaux dudict pays du Forest rendit sa sentence au 5ème jour du mois de may. » Le document relatant cette sentence n'a jamais été retrouvé mais sa teneur nous est connue grâce à la correspondance entre la cour de justice du Forez et Anne de Chevrières. On y apprend qu'Aymard Durgel fut déchu de tous ses droits, condamné à une lourde amende envers le roi et surtout condamné à la peine de mort par         « contumax ». Par contre, on ne sait rien des condamnations qui frappèrent ses complices entre autres de celle qui fut prononcée envers le meutrier de Jean d'Augerolles, le dénommé   « Pierre, bastard de Sainct-Priest ».

Mais en même temps qu'était prononcée la condamnation, la grâce royale parvenait dans le comté du Forez. Le roi se contentait de la version présentée par les Saint-Priest et accordait son pardon « attendu que ledict cas est advenu par la faulte et agression dudict feu
de Sainct-Polgue, estant ledict sieur de Sainct-Priest audict lieu pour l'effect de ladicte veue et figure et non à aultre intention... » Le roi précise aussi que son pardon est accordé en remerciement des services rendus par la famille Saint-Priest « tant durant les troubles que aultres occasions, comme ils espèrent et désirent continuer... ».

En conséquence, le roi ajoute dans sa lettre de rémission : « Nous, à ces causes, désirant subvenir à nos sujets par clémence et bénignité, pour satisfaire à la supplication et requeste qui nous a été faicte par lesdicts supplians... leur avons quitté, remis et pardonné de nostre pleine puissance et authorité royale...le faict et cas dessus dict avec toute peyne, amende et offence corporelle, criminelle et civile en quoy pour raison d'iceluy, il pourroit estre encouru envers nous et justice... »

Le pardon royal a été accordé avant même la sentence du Prévôt. Le Roi ne se prononce pas sur le fond de l'affaire et ne remet pas en cause la décision de justice. Il met simplement les    « supplians » (Aymard Durgel et ses neveux) à l'abri de la justice par « clémence et bénignité». De plus ce pardon est conditionné au dédommagement des victimes (les veuves d'Antoine et de Jean ainsi que les trois filles d'Antoine)... et les dédommagements ne vont pas tarder à être réclamés.

D'abord, Aymard Durgel est débouté dans sa contestation sur les limites des deux seigneuries. En effet, dès le 4 juillet, Jean Papon, à qui le prévôt des maréchaux avait transmis la sentence des prescriptions civiles du procès, émit une première ordonnance. Aymard de Saint-Priest y est débouté « des droits de propriété et jurisdiction par luy préthendue... et qui estoit contenscieuse... pour raison des limites et confins entre les jurisdictions dudict Saint-Priest et Roche-la-Molière. » Autrement dit, Saint-Priest perd son procès initial. Toute son agitation, ses plaintes en justice et ses rodomontades se sont faites en pure perte. La seigneurie de Roche-la-Molière conserve la suzeraineté des terres contestées.

Le dimanche 28 juillet, un sergent royal, Mathieu Durieu se rendit à « Saint-Genès l'Erpt et à l'issue de la messe parrochiale », il fit lecture de la sentence qui fixait les délimitations précises des deux juridictions. « Les parrochiens » c'est à dire les habitants de Roche la-
Molière et de Saint-Genest (en particulier ceux de la zone contestée) apprirent que la Dame de Roche (Françoise d'Augerolles) se voyait confirmer la suzeraineté des terres contestées « avec inhibitions et défenses, de par le roy notre sire, à peine de mil écus d'admande, de ne troubler ni molester ladicte dame en la jouyssance desdictes limittes... ». Le mardi suivant, le même Mathieu Durieu, accompagnée d'Anne de Chevrières, tutrice de sa fille Françoise, et de nombreux notables - dont les notaires royaux et autres gens de longue robe-, se rendit sur les limites des deux seigneuries pour remettre officiellement les terres contestées à la dame de
Roche.

Anne de Chevrières prit possession de ces parcelles litigieuses et fit ériger une chapelle expiatoire à la mémoire de son mari et de son fils assassinés, sur les lieux même du meurtre. Cette chapelle a disparu au début du XIXème siècle mais sur une pierre de réemploi qui a servi à la construction d'une ferme subsiste encore les restes d'une inscription qu'elle avait fait apposer au fronton :

« Deo opt max. viri natique memoriae mater discavit ». Depuis l'endroit a perdu sa dénomination. « La Rochette » a disparu des mémoires, l'endroit est appelé « la chapelle » bien que la plupart des Rouchons ignorent le pourquoi du lieu dit.

    Le 17 mars 1586, Françoise d'Augerolles allait épouser Alexandre Capponi, fils d'un banquier lyonnais d'origine florentine.
Le 26 Juin 1586, Alexandre offrit en cadeau à son épouse la seigneurie de Feugerolles qu'il avait achetée à Jaques de Lévis. Ce fut un cadeau empoisonné car l'acquisition fut rapidement contestée et il s'en suivit un très long procès au terme duquel la petite fille de Françoise, Catherine Angélique se vit contrainte d'habiter Feugerolles et vendit le château de Roche-la-Molière le 10 août 1677 à Jean François Anselmet, seigneur des Bruneaux. Les descendants des Lavieu, premiers propriétaires connus en 1260, abandonnaient alors leur fief de Roche après plus de quatre cents ans d'occupation ininterrompue..

Aymar Durgel, bien que grâcié par le roi, fut déclaré civilement mort. Il n'était plus le seigneur de Saint-Priest. C'est sa femme, Catherine de Polignac, qui assura ce rôle en tant que tutrice de son jeune fils Louis. Les dédommagements accordés aux dames Augerolles par le jugement de la Cour de justice du Forez étaient tellement importants que les Durgel ne pouvaient payer. Anne de Chevrières fut donc autorisée à vendre à la criée les domaines de la seigneurie de Saint-Priest. Catherine de Polignac fit appel de ce jugement et défendit avec un tel acharnement les droits de son fils Louis que le procès dura jusqu'au 17 Octobre 1596.
Ce jour là une transaction fut signée à Lyon dans la maison de l'ancien gouverneur de la ville. Pour s'acquitter de sa dette Catherine de Polignac dut céder aux dames Augerolles la totalité de la dîme de la seigneurie de Saint-Priest, c'est à dire la totalité des revenus féodaux, et cela
accompagné d'une forte somme d'argent. Une clause permettait aussi aux Durgel de racheter cette dîme dans un délai de six ans...

En fait, le litige ne sera définitivement réglé que le 24 février 1627, soit quarante trois ans après « l'affaire », lorsque Louis de Saint-Priest versera, en solde de tous comptes, une grosse somme d'argent à Antoinette, la plus jeune des filles d'Antoine d'Augerolles.

Aymar, quant à lui, ne souffrit guère de la situation. S'il était mort civilement, il ne l'était pas du point de vue militaire. Il continua sa lutte auprès de la Ligue mais sut adroitement prendre le bon virage au bon moment. Le 24 février 1589, la ville de Lyon se rebella contre l'autorité royale et se rangea résolument du côté de la Ligue. Saint-Priest, lui, fut l'un des rares seigneurs du commandement du Lyonnais à prendre le parti du roi Henry III qui venait de faire alliance avec Henry de Navarre. Bonne intuition ou grand sens politique...En attendant le roi lui en fut extrêmement reconnaissant. Certains prétendent même qu'il l'éleva au rang de marquis...

A la mort d'Henry III, Saint-Priest rejoignit les forces d'Henry de Navarre. Durgel, l'ex pourfendeur des huguenots, combat maintenant sous la bannière du roi protestant de Navarre. En 1596, Henry IV fait son entrée triomphale à Lyon qui vient de rendre les armes et à ses côtés chevauche Aymar de Saint-Priest. Comme le dira plus tard La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable.... »

On ne connaît pas la date de sa mort biologique... sans doute en 1602. On sait seulement qu'en 1605 c'est son fils Louis qui avait le titre de baron de Saint-Priest.

 


                                         Georges Benoît

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